Romane
Peux-tu te présenter et raconter un peu ton parcours ?
Paul
Je m'appelle Paul, j'ai 22 ans. Je suis actuellement étudiant en 3e année de DNA, mention Design graphique, à l'isdaT (Institut supérieur des arts et du design de Toulouse).
J'ai commencé dans le graphisme après le lycée ; je suis entré en DN MADE numérique à Lyon. J'ai fait trois ans de formation et j'ai appris un peu les bases de la création numérique (Suite Adobe, tout ça) et j'ai commencé à me faire une culture artistique.
Après, j'ai continué avec une prépa artistique à Lyon pour rentrer ensuite en école d'art et, l'année dernière, j'ai intégré celle de Toulouse en 2e année de Design graphique.
Romane
Quel rapport as-tu personnellement avec le graphisme et la culture Internet ?
Paul
Le graphisme, de base, ça ne m'intéressait pas spécialement. J'ai vu ça un peu au pif en regardant ce que je pouvais faire au lycée, et j'ai mis du temps à comprendre ce que c'était et ce qui était intéressant dedans. C'est vraiment récemment que j'y ai trouvé de l'intérêt, parce que pendant longtemps, c'était juste un prétexte pour créer numériquement.
Et la culture Internet, j'y baigne depuis longtemps. J'ai grandi avec et j'ai commencé à y trouver de l'intérêt il y a déjà un moment avec tous les premiers mèmes genre Nyan Cat, Chocolate Rain, les vieux trucs. En fait, ça m'a toujours marqué et accompagné. Je pense que j'aimais vraiment l'aspect vernaculaire, vraiment fait main, un peu "à la zeub", et ça m'a toujours un peu fasciné aussi de voir tous les liens entre les images, les vidéos et les sons ; c'est incroyable.
Du coup, maintenant, je suis toujours autant impliqué dedans, je suis toujours autant sur différents supports. J'aime trop les nouveaux mèmes et j'ai l'impression surtout que c'est inépuisable. Ça me fait toujours autant rire et je suis content aussi de voir que ça peut devenir un moyen d'expression politique.
Romane
Quelles sont tes principales influences visuelles et culturelles ?
Paul
Je dirais déjà beaucoup d'artistes contemporains, un peu de tous horizons : réalisateurs, vidéastes, musiciens aussi.
Pour le côté culture Internet, j'adore Olia Lialina. Elle a fait son travail principalement autour d'Internet et en a fait du Net art.
Et dans la même idée, il y a aussi le Mediengruppe Bitnik (un duo d'artistes allemands) qui travaille sur beaucoup de thématiques qui me fascinent et qui invoquent souvent un lien avec des outils numériques qui se rapprochent plus ou moins d'Internet.
Romane
Peux-tu parler de la création du compte @horreuratroce ?
Paul
De base, c'est juste mon compte perso. Je mettais mes travaux, mes trucs, un peu de tout et beaucoup de blagues. J'ai fait énormément de montages et de trucs humoristiques quand j'étais en DN MADE et je les postais un peu là.
Depuis, j'ai un peu dérivé : je commence à prendre un peu plus au sérieux ce côté humoristique, ou du moins à l'assumer beaucoup plus comme quelque chose d'intéressant, pas juste une blague. J'estime que dans beaucoup de travaux humoristiques, il y a des fonds qui sont intéressants à creuser et qui peuvent amener à la réflexion.
Romane
Pour toi, c'est quoi un mème ? Comment définirais-tu ce concept ?
Paul
C'est compliqué, mais je dirais un média (image, vidéo, son, n'importe lequel) qui a principalement pour but de faire rire et qui a aussi comme caractéristique centrale d'être facilement réutilisable, ou qui devient encore plus intéressant quand il est réutilisé ou partagé.
Je pense toujours aux mèmes qui sont déclinés dans 1 000 versions différentes. Pour moi c'est un peu ça : un mème peut aussi devenir une forme iconographique qui représente une communauté, une façon de penser, une esthétique.
Les mèmes peuvent avoir un grand pouvoir aujourd'hui et c'est fascinant de voir la portée qu'ils ont : que 50 personnes en slip dans leurs chambres puissent faire un montage sur la même blague et que ça devienne quelque chose de viral.
Les mèmes, c'est aussi un peu du "forcing" de blagues : faire la même vanne 1 000 fois jusqu'à ce qu'elle soit drôle ou jusqu'à ce qu'assez de gens la réutilisent. Mais c'est ça qui est drôle aussi.
Romane
Où situes-tu la frontière entre un mème et du design graphique ?
Paul
Je ne saurais pas trop situer de frontière. Pour moi, les mèmes et le graphisme sont intimement liés dans l'idée de communiquer et de partager une idée avec des formes, des images et des mots. Mais pour ce qui est de la cible et de la méthode de production, c'est tout autre chose.
Le contexte aussi diffère beaucoup : le graphisme académique ou institutionnel est trop perçu comme quelque chose de sérieux, ce que les mèmes sont rarement.
Je pense que les mèmes peuvent être utilisés dans le design graphique mais avec pertinence. Par exemple, ça ne servirait à rien d'intégrer des mèmes dans une affiche promotionnelle si c'est juste pour faire une réf à une communauté précise. Le pouvoir des mèmes, c'est aussi justement de ne pas être institutionnels, d'être quelque chose de libre, de flottant, qu'on ne peut pas caser ou capitaliser. Et ça se ressent : chaque fois qu'une marque réutilise un mème en tendance, elle se fait démonter et c'est normal. Personne ne veut que les mèmes, la culture Internet qui vient de "nous" et uniquement de nous, soient "volés" ou mal utilisés.
Romane
Comment situes-tu ton travail par rapport aux mèmes ?
Paul
Pour ma part, j'essaye de réemployer des mèmes vraiment pertinemment dans mes créations. Si j'en utilise, c'est pour parler d'autre chose. Par exemple, si je voulais faire un travail autour de Charlie Kirk, j'utiliserais peut-être des éléments repris dans ses mèmes pour en faire un ensemble.
Il faut à mon avis faire attention à ne pas tomber dans la facilité, et ne pas non plus trop intellectualiser les mèmes parfois. Ce qui les rend intéressants, c'est surtout comment ils sont faits et dans quel cadre. Les délocaliser, c'est aussi leur enlever le pourquoi ils ont été créés et pourquoi ils sont intéressants.
Romane
Est-ce que tu consommes beaucoup de mèmes ?
Paul
Oui, énormément. J'en consomme beaucoup depuis pas mal de temps, et d'un peu tous les pays. Je suis très fier, d'ailleurs, d'avoir cette catégorie "mèmes Snap" en France. Je trouve souvent de l'intérêt dans beaucoup de mèmes que je regarde et, depuis quelque temps, on voit beaucoup plus de mèmes qui ne sont plus uniquement basés sur l'humour, et c'est souvent inspirant. Ça regorge d'idées techniques et graphiques super intéressantes.
Romane
Comment ton processus de création se déroule-t-il ? Tu pars d’une idée, d’une image trouvée, ou autre chose ?
Paul
Souvent, mon processus part d'une idée que j'ai en voyant quelque chose (ça peut être n'importe quoi, ou juste dans ma tête), et après j'essaye plein de trucs autour de cette idée et j'expérimente.
Je réutilise énormément d'images trouvées un peu partout ; c'est aussi un truc qui peut s'apparenter à de la création de mèmes : prendre une image, la modifier, rajouter du texte et hop. Et à partir de ça, souvent, je construis une forme plus précise et définie.
Romane
Est-ce que tu archives ou collectionnes des références visuelles ? Comment organises-tu ton inspiration ?
Paul
J'archive un peu tout : mes réfs dans un Discord et les images que je trouve dans des dossiers, des sites aussi. Parfois, je pioche dans ces dossiers pour trouver des images, des vidéos, des dessins, etc., et ça m'aide beaucoup parfois de trouver des idées juste avec une masse d'archives.
Romane
Quel est ton rapport aux outils et logiciels ? Est-ce que la technique influence ta démarche créative ?
Paul
J'ai commencé un peu en apprenant tout seul directement avec la Suite Adobe et je pense que ma démarche créative est très influencée par ma technique. Je fais beaucoup de trucs un peu à l'œil et en bidouillant, parfois par manque de savoir-faire. Mais ces bidouillages m'aident à créer des choses très authentiques avec une esthétique particulière, et c'est ce qui est intéressant aussi.
Romane
Qui est ton public selon toi ?
Paul
Une bonne partie, ce sont juste des connaissances qui doivent voir ça comme du "shitpost", et le reste, ce sont des gens plus ou moins dans le même délire que moi, à cheval entre les mèmes et les créations artistiques. Ce sont plus souvent, et logiquement, les gens qui sont en école d'art. Et c'est normal cette séparation : je ne peux pas en vouloir aux gens de ne voir ce que je fais que comme des blagues, la limite est fine.